Les maux des mots – une leçon de vie M.C.

       […] Elle nous torturait de manière gratuite, juste pour son plaisir. Je garde encore dans mon corps le souvenir de nos soirées, les unes pareilles aux autres. Dès qu’elle rentrait du travail, le soir, l’atmosphère changeait et nos rires cessaient. Nous avions déjà fait le ménage et tout un tas de corvées avant son retour, nous demandant, sans trop d’espoir, dans quelle humeur elle serait en rentrant. Nous tentions de nous fondre dans le paysage, en silence, évitant de lui fournir la moindre occasion de s’en prendre à nous. Mais elle n’avait guère besoin de prétexte, elle semblait incapable de contrôler sa rage, et il suffisait qu’elle se tienne dans une pièce, sans le moindre mot, pour nous faire trembler de peur et nous nouer l’estomac. Je me souviens que la peur me submergeait, ne me laissait aucune issue. Où était partie notre enfance ? Et où était notre père ?
     Absent. Papa jouait, certes, de la musique pour nous le samedi matin : flûte, clarinette, violon, cela faisait du bien, d’autant plus que notre mère allait chez le coiffeur à ce moment-là. Mais il s’absentait le soir, laissant, en quelque sorte le champ libre, à sa femme. Il savait qu’elle nous battait dès qu’il avait le dos tourné, il savait qu’elle ne nous battrait pas s’il était là, et, pourtant, dès qu’il le pouvait, il fuyait au conservatoire pour jouer d’un des nombreux instruments qu’il pratiquait. Il nous dirait plus tard qu’il agissait ainsi parce qu’il ne pouvait pas supporter cette violence. 
      Quelle lâcheté terrifiante ! Il nous abandonnait à la guerre mondiale, au grand chaos, et il le savait. Enfant, je ne m’en rendais pas compte, mais, adulte, j’ai compris, grâce aux psychiatres, que je ne devais plus le mettre sur un piédestal : il n’était pas notre sauveur, celui qui nous libérait de notre tortionnaire, comme nous le croyions, enfants, mais quelqu’un qui fuyait la réalité et nous abandonnait. […]