Extraits

Voici quelques couvertures et extraits de livres que j’ai coécrits, sans les noms des narrateurs, effacés par souci de confidentialité.

Mes tableaux   P.F.

mes tableaux sans auteur       […] C’est, aussi paradoxal que cela puisse paraître, la Seconde Guerre mondiale qui m’offrit un premier terrain de jeu : la Pouyade. Pendant la guerre 1914-1918, mes parents avaient été accueillis à Bordeaux par une famille très généreuse, les C., ils décidèrent donc d’y retourner en 1940, lors de l’exode vers le Sud.
       Ma mère prit le volant de la Hotchkiss, bien décidée à nous emmener, mes quatre sœurs, son amie, madame A. et moi, jusqu’à Bordeaux. Les restrictions imposées par l’état de guerre nous avaient obligés à remplacer les réservoirs d’essence par un gazogène que l’on avait installé sur le toit de la voiture et que mon petit cousin, faisant rire tout le monde, appelait « le gaz d’Eugène », en référence à mon père. J’avais trois ans, j’étais assise, dans la voiture sur les genoux de cette amie de ma mère que j’aimais beaucoup, madame A. Elle nous accompagnait partout. Elle me répéta souvent par la suite que lors de ce voyage épique, je m’inquiétais d’une grosse boule qui semblait nous suivre dans le ciel… C’était le soleil qui descendait avec nous vers le Sud !
       Mon père avait décidé de rester un temps à Roubaix pour continuer à faire tourner l’usine, mais il nous rejoignit assez vite et, à son arrivée, nous raconta les péripéties de son voyage vers le Médoc, les bombardements de la ville de Dieppe lorsqu’il y passa, par exemple. C’est lui qui aurait du vous dire cela, il racontait cela d’une manière si vivante. […]
       […] Me revient enfin à l’esprit une journée unique, qu’une photo a immortalisée : assise sur un tank, je souris à un groupe de soldats et à ma famille. Voici l’explication : à la Libération, nous partîmes à sept à vélo à Verlinghem car on disait que les alliés y étaient arrivés. Nos cousins M. nous rejoignirent en chemin et, alors que nous pédalions sur la route, nous croisâmes des soldats anglais sur un tank, nous nous arrêtâmes et fraternisâmes avec eux. Nous chantions, nous dansions ; j’avais huit ans, c’était merveilleux ! Huit ans, c’est l’âge idéal pour garder des souvenirs à la fois précis et baignés d’innocence. […]

 

Les maux des mots – une leçon de vie   M.C.

les maux sans auteur       […] Elle nous torturait de manière gratuite, juste pour son plaisir. Je garde encore dans mon corps le souvenir de nos soirées, les unes pareilles aux autres. Dès qu’elle rentrait du travail, le soir, l’atmosphère changeait et nos rires cessaient. Nous avions déjà fait le ménage et tout un tas de corvées avant son retour, nous demandant, sans trop d’espoir, dans quelle humeur elle serait en rentrant. Nous tentions de nous fondre dans le paysage, en silence, évitant de lui fournir la moindre occasion de s’en prendre à nous. Mais elle n’avait guère besoin de prétexte, elle semblait incapable de contrôler sa rage, et il suffisait qu’elle se tienne dans une pièce, sans le moindre mot, pour nous faire trembler de peur et nous nouer l’estomac. Je me souviens que la peur me submergeait, ne me laissait aucune issue. Où était partie notre enfance ? Et où était notre père ?
       Absent. Papa jouait, certes, de la musique pour nous le samedi matin : flûte, clarinette, violon, cela faisait du bien, d’autant plus que notre mère allait chez le coiffeur à ce moment-là. Mais il s’absentait le soir, laissant, en quelque sorte le champ libre, à sa femme. Il savait qu’elle nous battait dès qu’il avait le dos tourné, il savait qu’elle ne nous battrait pas s’il était là, et, pourtant, dès qu’il le pouvait, il fuyait au conservatoire pour jouer d’un des nombreux instruments qu’il pratiquait. Il nous dirait plus tard qu’il agissait ainsi parce qu’il ne pouvait pas supporter cette violence.

       Quelle lâcheté terrifiante ! Il nous abandonnait à la guerre mondiale, au grand chaos, et il le savait. Enfant, je ne m’en rendais pas compte, mais, adulte, j’ai compris, grâce aux psychiatres, que je ne devais plus le mettre sur un piédestal : il n’était pas notre sauveur, celui qui nous libérait de notre tortionnaire, comme nous le croyions, enfants, mais quelqu’un qui fuyait la réalité et nous abandonnait. […]

 

Ma petite chanson : extrait 1   O.L.

petite chanson no autor       […] J’aurais pu commencer par le récit de ma naissance en octobre 1942 et par l’histoire de ce petit bébé tout bleu que le médecin oignit en urgence afin d’en faire un ange ! En effet, maman, souffrant d’une phlébite pendant sa grossesse, avait dû ingérer de fortes doses de sulfamides qui avaient modifié son équilibre sanguin et donc le mien.
     J’aurais pu vous raconter aussi que l’on posa le couffin de ce petit bébé fragile dans la salle de bains, seule pièce bien chauffée et protectrice au sein d’une maison grande et froide.
       J’aurais pu inscrire d’emblée ma petite histoire dans la Grande Histoire et vous révéler que la petite Odile fut conçue et naquit en plein milieu de la guerre.
       J’aurais pu… mais non, place à Jean ! Mon père, ce héros ? J’avoue avoir été émue, mais agacée par les propos tenus autour du cercueil de papa : ce n’étaient que louanges, et compliments, très éloignés de l’image que j’avais, moi, de papa ! Ah ces discours dithyrambiques que l’on s’impose et que l’on impose aux autres quand les hommes meurent. Qu’en est-il de ce qu’ils ont réellement vécu ? Mon père, je l’aimais mais il me semble qu’il ne ressemblait pas à tout cela ! […]

 

Ma petite chanson : extrait 2

       […] Et Nanou vint. Cette charmante petite fille naquit le 15 avril 1974 et rien ne fut plus comme avant ! Quand elle eut six mois, je l’emmenai chez le pédiatre pour une constipation chronique qui ne nous inquiétait que modérément, mais le médecin formula sans précaution un diagnostic de « retard psychomoteur ». J’étais seule et je reçus cette information avec beaucoup d’émotion et de surprise : nous n’avions rien vu. Commença à l’hôpital St Antoine toute une série d’examens pour comprendre ce qu’il se passait. Papa alla seul voir notre petit bébé perdu dans son grand berceau.
       – Tu serais trop triste de la voir, me dit-il
     Finalement, nous n’aurions jamais tout à fait la clé de ce handicap semblable à beaucoup d’autres et tellement unique cependant : nous naviguerions au radar, découvrant peu à peu les possibilités et les freins indépassables de notre benjamine. La suite, ce fut l’école maternelle quand même jusqu’à six ans, puis l’Institut Médico-Éducatif et un psychologue (qui ne l’était pas !) qui nous « balança »
       – Un enfant qui ne parle pas à sept ans ne parlera jamais !
      Vlan ! Et pourtant elle progressait vraiment en motricité, en autonomie. Son père, plus patient que moi passait beaucoup de temps à jouer aux puzzles et aux Mémory avec elle ; elle apprit à rouler à vélo… […]

 

Tu as changé mon deuil en une danse   G.T.

Avant-propostu as changé mon deuil sans auteur

       Ce livre a une Histoire. Ce fut d’abord un petit cahier d’écolier Conquérant. Anne-Marie, qui a toujours voulu, au cours de son travail d’assistante sociale, pouvoir rendre compte des évènements successifs survenus aux assurés en charge, avait commencé d’écrire le mardi 11 août 2015 pour son cas personnel. Elle écrira jusqu’au 10 septembre sur le cahier. Je décide de continuer, en particulier, pour lui fournir des informations lorsqu’elle reviendrait de ses traitements. À un premier retour, je lui ai soumis ces lignes. Elle a même ajouté, en marge, des précisions la concernant. À l’hôpital, elle a parfois essayé d’écrire sur des feuilles de carnets, sans doute, pour tenter de maîtriser la situation, mais l’écriture était très déformée, quasi illisible.  Dans le mois qui a suivi le décès d’Anne-Marie, survenu le 8 Mai 2016, j’ai voulu relire l’enchaînement des faits et tout doucement, m’est venue l’envie de témoigner, pour elle, de cette épreuve. Quelque chose d’une petite « élégie », alors ? Au moins, ne pas « tourner la page » sur l’Anne-Marie que ses amis avaient connue et aimée… Écrire un livre ? […]

 

 

4ème de couverture de Une vie partagée   O.V.

   une vie partagée sans auteur 

      Pour ses 90 ans, Odette décide de réunir les siens lors d’une grande fête. À l’initiative de ses filles, la famille réclame à la jeune aïeule, le « livre de sa vie » … qu’il lui faut alors écrire.            

     J’ai eu la joie d’accompagner Odette dans ce magnifique et difficile travail de collecte et de transmission. Ferraillant parfois avec la modestie de la narratrice, je découvre une femme engagée et sensible, soucieuse de dire justement les choses et plus rieuse qu’il n’y parait. Une femme pleine de vie(s).

Marie de Francqueville, écrivain biographe